88 heures dans le transsib
Nous etions confines en troisieme classe, dans un wagon de 54 couchettes. L'experience vaut par le contact qui se cree obligatoirement avec les autres voyageurs presque tous russes. Mais, les deux premiers jours, les echanges se limitaient, confrontes a la barriere de la langue dans notre Babel ambulante. Le paysage consistait en une foret de millions de bouleaux qui laissaient parfois place a une vieille usine, quelques fermes en bois ou des barres type HLM annoncant une gare. Quand l'arret etait suffisamment long, nous descendions pour prendre un peu l'air ou acheter des provisions aupres de babouchka (mamma russes) venues specialement sur le quai pour engranger quelques roubles. Nous n'avions jamais vu des gens dormir autant, capables de tenir dans la position allongee 20 heures par jour. D'autres, souvent jeunes et tatoues, preferaient tuer le temps en s'abrutissant de biere et de vodka. Nous etions alors concentres sur nos lectures de Jules Vernes, Cervantes ou encore de textes sur la Russie ou se melent le malaise ambiant depuis la dislocation de l'empire, les rivalites seculaires avec le sud d'origine ottomane ou perse a l'origine des tensions caucasiennes, la corruption, le vague a l'ame russe. Le temps de parcourir plus de 5000 kms et de traverser 5 fuseaux horaires, nous pouvons crediter le systeme d'au moins un bon point : le train est plus ponctuel en Siberie que le RER C : il nous a lache ce matin, comme prevu a 11H20, soit 6H20, heure de Moscou. Aussi dephasant que cela puisse etre, on vit a l'heure de Moscou. Imaginez, il est 18H30 et le JT du JP Pernaut de la capitale se termine tout juste.
Revenons donc au troisieme jour de notre voyage. Natasha, notre voisine, s'est reveillee juste a point pour traduire en anglais des bribes du cours d'histoire magistral qu'une professeur russe etait en train (c'est cas de le dire) de nous dispenser. Tout y passait : Jeanne d'Arc, la Revolution francaise et Louis XVI, le blocus de Leningrad qui a fait un million de morts repartis sur 45 niveaux du Pere Lachaise local, et meme Pompidou... Et puis, une petite voix est venue a nous, c'etait Nathalie, une etudiante qui revenait d'un sommet de la francophonie a Moscou (nous, on avait juste vu passe le marathon !). Notre guide habite juste sur la frontiere mongole et n'a jamais visite la Mongolie, son reve c'est Paris, son francais est parfait. Elle etait accompagnee de sa meilleure amie tout aussi francophile, prenommee Nadine. Et puis, nous avons vu Mourad. Il a 48 ans mais en parait 20 de plus. Il a fui le Kirghizistan ou il risquait sa tete. Quand je lui dis que nous n'etions pas journalistes, mais uniquement la pour des motifs touristiques, il a repondu : Moi aussi, je suis touriste en Russie.